La Côte d’Ivoire, jadis modèle
de stabilité, de prospérité et d’intégration sous-régionale, est aujourd’hui en
proie à de sérieux doutes. Depuis près de 15 ans, les agitations tragiques qui
marquent les successions au pouvoir d’Etat, ont fini par convaincre du malaise
profond qui mine le tissu social. Tel un être humain jouissant d’une solide
santé quarantenaire, ressent brusquement les symptômes d’une pathologie de
nature obscure, une pathologie qu’il développe sans en avoir pourtant contracté
le germe, une pathologie qu’on peut aisément contenir ou étouffer, du moins,
apparemment, mais qui décime allègrement son sujet, une pathologie à lui
adaptée ou communiquée de la part d’auteurs obscurantistes et ancrée de
fatalité. C’est le diagnostic, fût-il décontenancé. Ce diagnostic, la science
ne saurait l’accepter longtemps, saisie qu’elle est par la dynamique du
déterminisme, au nom de la logique du phénomène, fait observable et, donc, scientifiquement
déterminé, opposé au Noumène désignant les réalités supra-sensibles, comme
l’établit Emmanuel KANT. Ainsi, le phénomène, réalité sensible et observable,
est matière d’application de la raison, faculté humaine naturellement encadrée
par les normes Espace-Temps. C’est que, pendant près de quatre décennies, la Côte d’Ivoire fut une lumière
de convergence, un îlot de paix et de quiétude sociale, relativement s’entend.
Toutefois, cette idylle ouest-africaine semblait ne tenir qu’à un fil, reposant
sur un seul pilier : Félix HOUPHOUET BOIGNY, virtuose et charismatique, du
reste, beau relais de transmission entre l’ex-puissance coloniale, les
communautés ethniques de Côte d’Ivoire et leurs voisins d’Afrique occidentale.
Le décès du chef en 1993 a
dévoilé les contradictions latentes, les contradictions que son ombrage
couvrait. Depuis 2002, notamment, les déchirements entre communautés ethniques,
ressortissants de la CEDEAO
et la France,
étaient évidents ; l’éclatement de la rébellion politico-armée n’a
qu’exposé les difficultés de coexistence
et les divergences d’intérêts à l’intérieur de la Côte d’Ivoire et entre la Côte d’Ivoire et ses
légendaires partenaires diplomatiques. Le spectacle des deux présidents sortis
du scrutin du 28 Novembre 2010 en dit long sur la question. Seule une guerre
fratricide put les départager. L’îlot de paix a préféré se dévêtir de son
accoutrement devenu ancien et gênant, peut-être, pour revêtir les parures de
l’instabilité, lui paraissant mieux adaptées au contexte. La conséquence, c’est
que la Côte
d’Ivoire est visiblement la risée de ses ex-admirateurs quand elle ne sert de
meuble aux chroniqueurs politiques en mal de contenance. Cependant, aussi
appréciable que cela puisse paraître, la Côte d’Ivoire n’a jamais perdu la foi en elle de
ses propres fils et même du monde entier ; ses atouts étant légion. La Côte d’Ivoire, c’est d’abord
un peuplement aux origines microcosmiques de la sous- région ouest-africaine.
Quatre grands groupes ethniques la composent : Les Mandés constitués des
groupes ethniques « Malinké », « Gouro », « Dan »
dans le Nord, le Nord-Ouest et l’Ouest
de la Côte
d’Ivoire. Les Akans constitués des groupes ethniques « Baoulé », « Agni »,
« Abron » dans le centre et l’Est du pays. Les Krous regroupant les
ethnies « Guéré », « Bété », « Dida » dans
l’Ouest et le Sud-Ouest. Les Voltaïques que constituent les
« Senoufo », « Lobi » et « Koulango » dans le
Nord et le Nord-Est du pays. Historiquement, tous ces groupes ethniques ont
pour zones d’émigration les pays frontaliers Mali, Burkina, Ghana, Libéria. Ce
microcosme culturel s’inscrit, à n’en point douter, comme la conscience
communautaire de toute l’Afrique de l’Ouest, tenue de préserver et de
pérenniser ce qu’elle peut convenir d’appeler sa seconde patrie. Ensuite, la Côte d’Ivoire, c’est la
faveur de conditions naturelles énormes ; on y dénote de réelles étendues
d’eau et forestière et une pluviométrie abondante, ferment d’une pratique
agricole à succès. A toutes fins utiles, il faut souligner que l’agriculture,
avec son corollaire d’acquisition de devises et d’autosuffisance alimentaire,
est l’art économique prisé de ces peuples de la sous-région ouest-africaine.
Cette interconnexion entre conditions naturelles propices et réalisations
agricoles en Côte d’Ivoire, le président Léopold Sédar Senghor, à l’issue de sa
visite en Décembre 1971, l’a mentionnée dans l’une de ses correspondances,
notamment, à son ami Siradou Diallo : « J’ai vu les (…) immenses
plantations. C’est bien. Les ivoiriens ont travaillé. Mais vous savez, Diallo,
il y a une grande différence, ici, avec le Sénégal, et une seule, il pleut.
Avec de l’eau, j’aurais fait des miracles. Alors, Houphouët a cette chance. »
(Jeune Afrique du 16 au 20 Octobre 1996). L’Afrique de l’Ouest, donc, selon
toute vraisemblance et pour sa survie, a intérêt à mettre tout en œuvre pour la
stabilité de ce grenier d’espérance. C’est le bon sens. En outre, la Côte d’Ivoire, ce sont des
infrastructures économiques. C’est, en particulier, un port autonome qui défie
toute concurrence, le deuxième d’Afrique après celui de Durban en Afrique du
Sud. En effet, le port d’Abidjan dispose d’équipements et d’infrastructures
très modernes, inégalées dans la sous-région. On ne saurait passer sous silence
le fait que ce trésor infrastructurel profite de la position médiane du pays
sur les côtes de l’Atlantique. C’est naturellement, peut-être, que ce pays
glane au moins 40% des flux de capitaux au sein de l’UEMOA et que plus de 26%
de sa population est étrangère.
Enfin, la Côte d’Ivoire, c’est le creuset de ressources humaines de qualité,
consubstantielle à une forte scolarisation de ses fils, compétitifs en Afrique
et dans le monde. Tout ce tableau dressé au sujet de la Côte d’Ivoire le présente comme
une oasis au milieu d’un désert exigeant et persécuteur. On peut comprendre que
l’actualité politique en Côte d’Ivoire tente fortement l’immixtion de
l’étranger, instinctive du reste, au point d’entamer désespérément la quiétude
souveraine du pays. La très grande médiatisation des crises ivoiriennes depuis
1993 en est un indice probant. Par culte de réalisme, des mesures de
responsabilité plurielle s’imposent : Il importe de désethniciser la
politique. Une campagne de sensibilisation s’impose à ce sujet. En amont, on
inculquera au citoyen ivoirien qu’il ne devra sa stabilité sociale qu’au
travail consciencieux, acharné et persévérant, et non à un apparentement à
quelque leader politique. De façon telle que la promotion du travail deviendrait
un gage de réconciliation nationale ; la sublimation des compétences
offrirait la faveur de briser la réclusion ethnique, jadis génétique. La culture du mérite
provoquant nécessairement une extraversion entre Ivoiriens qui se verraient
unis autour de valeurs saines, constructives et élitistes. Est-il besoin de
mentionner que la mentalité de l’excellence phagocyte logiquement la corruption
à quelque niveau de gestion des affaires de l’Etat ? D’Houphouët à Bédié,
les Baoulés ont totalisé près de 50 ans de pouvoir d’Etat, qui n’ont pourtant
pas hissé ce groupe ethnique au firmament de la vie sociale. Enjambons la parenthèse
des 10 mois de règne du Général Guéi. Pas de bilan, donc, pour le peuple du
grand Ouest. De 2000 à 2010, sous Gbagbo, les Bétés ont totalisé 10 ans de
pouvoir. Ils n’en sont pas sortis plus épanouis non plus. La conclusion de
notre métaphysique est que le salut réside dans le travail et non dans
l’ethnie. C’est d’ailleurs une meilleure sécurité pour les dirigeants
politiques que de le comprendre. L’essor national en découlerait. Cette rigueur
de vie sociale, expression d’une pauvreté de cœur, devrait déteindre sur
l’élection d’une constitution prévoyant, de façon non négociable, la limitation
du mandat présidentiel. Cette légifération réduirait fortement les tentations
aux sempiternels coups d’Etat qui affichent l’inconvénient de freiner la marche
vers le développement, du moins, de l’inscrire dans un cyclisme accablant. Ce
faisant, il conviendrait de se régler tous les comptes dans un cadre politique.
Et tout individu ou groupe d’individus qui tenterait de contourner l’état
d’esprit édicté devrait faire l’objet d’hostilité ou de vives réprobations par tous
les organes de l’Etat. D’autre part, la
Côte d’Ivoire pourrait faire l’économie d’une persécution en
ne couvant pas ses richesses comme la poule le fait de ses œufs. Ce ne serait
pas de bonne disposition que ses voisins admireraient cet oasis dans le désert.
Cette persécution me paraît naturelle, sanguine presque. Par souci
d’appartenance commune, le pays pourrait aider à soulager le désastre de ses
voisins en leur accordant quelques privilèges. Des réflexions d’experts
pourraient être sollicitées à ce propos, pour examiner une bonne applicabilité
de la suggestion émise, susceptible d’entretenir de bons rapports entre la Côte d’Ivoire et ses entourants.
Par culte de réalisme. L’exemple nous en est donné par l’Union Européenne qui
réussit ce travail permanent de rehaussement de l’économie de ses membres en
crise. Les cas de la Grèce
et de l’Espagne intervenus dernièrement l’ont bien montré. Cela ne relève pas
nécessairement d’une magnanimité mais, plutôt, d’un acte de sécurisation de son
environnement. Tant il est vrai que le voisin dans la misère est une menace
perpétuelle. Pour leur part, les ressortissants des pays voisins de la Côte d’Ivoire doivent avoir,
entre autres, la préoccupation de développer leur pays d’accueil en s’érigeant
en artisans de paix, respectueux des lois, et en investisseurs locaux. Par
culte de réalisme. La stabilité de la
Côte d’Ivoire ouvrant la vanne à leur épanouissement
personnel et à la bonne marche relative de leur pays d’origine. C’est la loi du
Boomerang. La métropole, quant à elle, du fait de sa politique expansionniste
qui ne s’est pas limitée à la colonisation, devrait, objectivité oblige, aider
à asseoir en Côte d’Ivoire des institutions fortes pour la bonne santé de la
section ouest-africaine de la communauté française du 4 Décembre 1958. Bien
entendu, un partenariat économique, qui ne piétine pas, avec désinvolture, les
intérêts de l’une des parties, serait fortement recommandé. La Côte d’Ivoire a grandement
besoin de la France. Et
la France n’a
certainement pas envie de perdre la sympathie de la Côte d’Ivoire ; les
liens historiques scellant le sort conjoint des deux Etats. A l’aune de ce
millénaire mondialisant, secoué par les avatars technologiques, où les cultures
s’imbriquent, où les démographies flambent et que le citoyen n’acquerra sa
dignité qu’en sortant de son autarcie, les peuples ont de plus en plus de
besoins. Pourquoi ne pas aborder, avec franchise, cette question pour éviter
définitivement, sinon, durablement, le folklore des crises à répétition qui
dégage le relent d’exposer les deux entités nationales sur la place
publique ? Toutefois, ce n’est ni par une politique d’armement, ni par nos
mobilisations frénétiques et nos zèles forcenés aux meetings que nous
parviendrons à contraindre l’Occident à accéder à quelques unes de nos
requêtes, mais, plutôt, par le moyen de notre unité. S’il doit y avoir une
mobilisation, c’est bien celle pour l’unité. Sans se berner, qu’il ne soit pas
fait allusion à cette unité à l’enseigne monopartisanne. Il s’agit, surtout,
d’une unité autour de l’essentiel, c’est-à-dire, le respect mutuel entre
compatriotes et une entente "culturelle" au sujet de ce qui peut être
perçu comme l’intérêt de la Côte
d’Ivoire. Ce ne sont pas ces idées qui manquent à nos dirigeants politiques
d’Afrique et d’Occident. Encore faut-il un peu de volonté pour que les actes
posés soient en adéquation avec les discours transcendants, médiatiquement relayés.
Cela requiert, peut-être, le sacrifice d’intérêts égocentriques à profit
éphémère pour se hisser à un idéalisme. Par culte de réalisme.
Dr TOH BI Tié Emmanuel
Ecrivain-poète
Maître Assistant-UFR
CMS-Université de Bouaké-Côte d’Ivoire.
|